Plus par souci d’économie que par conviction pédagogique, toute la fratrie fréquentait « la laïque et républicaine ». Ce n’était pas un choix philosophique, plutôt une évidence pratique.

L’école la plus proche se trouvait à Hamanxard, à environ deux kilomètres du lieu-dit Les Mousses. Deux kilomètres le matin, 4 kilomètres d’aller et retour le midi, deux kilomètres le soir : notre première activité sportive quotidienne, bien avant que le mot « jogging » n’existe.

Sur le chemin, nous croisions les ouvriers de la filature de coton. L’équipe du matin, rentrait, l’air fatigué et la mine un peu grise. Ma tante Claire, la sœur de ma maman, avançait parmi eux, la tête comme saupoudrée de coton blanc.

Moi je me mettais à courir pour aller l’embrasser en criant le petit surnom que j’avais inventé pour elle, un diminutif dont j’étais fière…et qui, à la réflexion, n’avait rien de très flatteur.

Elle a supporté cela avec patience…jusqu’au jour où, avec un sourire doux mais ferme, elle me demanda d’arrêter.

Dans cette école, garçons et filles y étaient admis dès cinq ans, et y restaient jusqu’au Certificat d’Études Primaires, à quatorze ans. Ce précieux diplôme, une vraie feuille de chou, disparaîtra en 1989. Entre-temps, en 1959, la scolarité deviendra obligatoire jusqu’à seize ans révolus, ce qui aurait probablement allongé nos promenades pédestres si nous étions nés quelques années plus tard.

À cette époque, la population était bien plus nombreuse. Le travail ne manquait pas grâce à la filature du groupe Koechlin, qui faisait vivre beaucoup de familles. Aujourd’hui, la commune du Val-d’Ajol a presque perdu la moitié de ses habitants. L’école s’est endormie sous la poussière du temps et la filature n’est plus qu’un squelette désarticulé, témoin silencieux d’une époque laborieuse.

Les pupitres, eux, avaient leur encrier rempli d’une encre violette qui ne pardonnait aucune maladresse.

La salle de classe accueillait deux divisions. Une estrade de bois trônait pour l’instituteur, comme une petite scène de théâtre. Un haut poêle à bois dispensait une chaleur capricieuse, accompagné de sa huche toujours affamée. Sur le tableau noir, la phrase de la morale du jour étalait ses lettres tracées à la craie blanche.

C’était un bonheur intense de choisir des lettres en carton et de les disposer pour former des sons, puis des mots, puis de petites phrases. C’était aussi un motif de franche colère lorsque l’élève du rang devant se retournait et, tel Éole soufflant une tempête, réduisait à néant notre bel ordonnancement alphabétique.

Un élan de tendre gratitude gonfle encore mon cœur lorsque je pense à Mme R…, notre institutrice.

Un autre souvenir me revient, un peu détaché du reste, comme une photo mal classée dans l’album. Je dois avoir six ou sept ans. Avec mes parents, nous gravissons le col du Peutet. Une 4 CV s’arrête. À bord, M. et Mme R… Les instituteurs de l’école d’Hamanxard. Ils ont sans doute pitié de ce couple et de cette gamine lancés dans ce qui ressemblait à une expédition himalayenne. Avec une grande gentillesse et beaucoup d’humanité, ils proposent de nous reconduire à la maison.

Pourquoi mes parents avaient-ils décidé de parcourir seize kilomètres à pied ? Je ne le saurai jamais. Peut-être s’entraînaient-ils pour un marathon dont ils ignoraient l’existence.

Un chemin, c’est déjà une aventure, surtout quand il ramène à la maison. Les parents sont absents, les grands frères sont  avec leurs congénères, et il reste seulement les copains, les copines de mon âge, et cet irrépressible besoin de découvrir, de glaner… pour ne pas dire de marauder avec méthode.

Passée la filature, la route goudronnée cède la place à deux chemins caillouteux. Entre les deux coule une rivière… enfin, disons plutôt le ruisseau de Méreille, qui fait ce qu’il peut pour se donner des airs importants. Il est capté sous le chemin pour alimenter, une fois encore, la filature de coton. Première mission : produire de l’électricité renouvelable. L’usine peut bien fermer, le ruisseau, lui, continue de travailler. Un vrai fonctionnaire.

La vallée est étroite. Pour atteindre le lieu-dit Les Mousses, le chemin longe des hangars où s’entassent des objets devenus inutiles pour la filature mais extraordinairement précieux pour nous. Certains attisent particulièrement les convoitises : les disques métalliques du fond des pots de cardes, ceux qui recevaient les rubans. Pour les adultes, c’était de la ferraille. Pour nous, c’était des rames, parfait pour piloter nos radeau sur la réserve d’eau de l’écluse. Le recyclage avant l’heure, avec option, naufrage. 🤣

Un peu plus loin, sur la gauche, un ruisseau se trémousse entre la caillasse et les silex en bordure d’un herbage qui dévale sous le lieu, dit Le Sauté. La commençait, le championnat officieux de botanique, appliquée.

Le défi consistait à dénicher les premières clochettes d’anémones, droites sur leur tige, messagères du printemps. Sportif, car le versant était raide et la chute peu compatible avec la dignité. Suivaient les pulmonaires, avec leur feuillage duveteux, moucheté de blanc et leurs fleurs, passant du rose au violet, comme si elles hésitaient sur la tenue à porter.

Puis venait l’automne. Tout en haut, de vieux fruitiers, jamais taillés offraient des pommes et des poires cabossées, mais délicieuses. Heureusement pour nous, la pente était si abrupte que le propriétaire ne nous voyait jamais. À moins qu’il ne préfère fermer les yeux, ce qui est une autre forme de sagesse rurale.

Une parcelle plantée de sapins hauts et noirs ne procurait, en revanche, aucun plaisir. Cette portion du chemin, avec quelque chose d’oppressant, presque solennel. On n’y marchait plus vite, sans trop savoir pourquoi, comme si les arbres comptaient nos pas.

Les dernières centaines de mètres étaient plus accueillantes : une futaie, généreuse de hêtres et leurs faines, des noisetiers, et surtout un noyer magnifique. Là, la compétition, changeait d’échelle : ce n’était plus entre enfants, mais entre familles. Le lendemain, d’un grand coup de vent, c’était à qui sortirait du lit le plus tôt pour remplir les paniers. À ce jeu-là, la famille dont le père souffrait d’un problème cardiaque, gagnait toujours. Personne ne discutait ce genre d’avantage stratégique.

Sur la propriété, louée par mes parents, les fruitiers ne manquaient pas et un noyer donnait quelques noix. Mais allez savoir pourquoi, l’herbe du voisin apparaît toujours plus verte, les noix, plus grosses, et la maraude faisait partie intégrante de l’ADN des gosses du quartier. Une éducation parallèle, en quelque sorte, dispensée par la nature et validée par l’appétit.  

La maison de fonction du directeur de la filature se trouvait sur notre trajet. À la saison des pommes, son épouse, lui, et des paniers remplis à ras bord nous attendaient. Nous ne repartions qu’une fois les poches soigneusement bourrées. C’était la Saint-Nicolas avant l’heure.

Dans l’Est, Saint Nicolas récompense les enfants sages. Son acolyte, le Père Fouettard, était curieusement absent le jour de la distribution des pommes. Coïncidence heureuse.

Une gourmandise totalement inconnue chez nous, où le petit déjeuner se composait d’un bol de café au lait dans lequel flottaient, avec dignité, des cubes de pain sec.

Alors, les chemins de l’école sont-ils l’apprentissage de la liberté ? Je ne saurais l’affirmer.

Ils ont surtout rempli les ventres de gosses pas toujours très bien nourris.

Ils nous ont appris à frôler la légalité avec une certaine souplesse morale.

Ils nous ont enseigné la générosité, le partage…

et donné à notre enfance le goût inoubliable des fruits défendus. 

L’article précédent promettait de poursuivre la saga familiale. D’où viennent les yeux bleu azur de l’auteur de nos jours ? Le fil génétique se manifestera dans un autre article. 

Rendez-vous la semaine prochaine et d’ici là, portez-vous bien.

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