De quelle force est-il question ?
Pour moi c’est ce qui a guidé mes choix de vie : être libre.
Toujours. Ne jamais subir une situation, un partenaire, une dépendance financière. Me donner les moyens de m’assumer seule, sans aide extérieure, même sociétale.
Suis-je devenue égoïste, indifférente à la détresse qui m’entoure ?
Peut-être un peu aujourd’hui, mais sûrement pas pendant quatre-vingts ans.
Les années militantes à la J.O.C.F., à la C.F.D.T. et au conseil municipal de ma ville natale, Le Val-d’Ajol, n’étaient pas de simples adhésions. Ces groupes, sauf le conseil municipal, m’ont portée, poussée en avant, et j’ai toujours répondu présente.
Notre plus belle victoire reste d’avoir obtenu le renoncement d’un groupe puissant à fermer une unité de production et à transférer tout le personnel ailleurs.
Grâce à la C.F.D.T., j’ai aussi eu la chance d’intervenir à Bruxelles, devant les instances européennes.

Elisabeth, c’est moi, la prose qui suit n’est pas issue de mon intellect, hélas. https://archives.memoires.cfdt.fr/media/4293c638-fc3a-46a5-bb64-5c99834ef24d.pdf
Nous avions soigneusement préparé nos interventions. Assise dans la grande salle de réunion à Bruxelles, je ne quitte pas des yeux le petit cube rouge posé devant mon micro. Le moment où il s’allumera marquera mon tour de parole. En attendant, mon ventre se serre avec une application remarquable, et je transpire avec une générosité qui pourrait presque faire pleurer les anges. À cet instant, vaincre ma peur me paraît presque plus important que le message que je suis venu défendre. Comme souvent, mon premier débat se joue surtout contre moi-même.
Ces années ont été pour moi de véritables universités de vie.


Les camarades de la Commission Confédérale Jeunes CFDT étaient très politisés, avec des Trotskistes et des adeptes de la vie en communauté très écolo. Rien de bien nouveau sous le soleil.
Note sur le Trotskisme : Le trotskisme soutient en premier lieu les principaux aspects du léninisme, à savoir l’idée de la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire, de l’internationalisme et de la dictature du prolétariat comme base de l’auto-émancipation de la classe ouvrière et de la démocratie directe. (Wiki)
L’action syndicale est un combat. J’y ai connu mes réussites, mais aussi mes revers.
Lorsque nous avons créé la section syndicale de Filticot, le groupe Queval a aussitôt mis en place un syndicat “jaune”. Malgré tout, nous avons remporté les premières élections. L’année suivante, la liste patronale n’existait déjà plus.
Pour ma part, j’ai subi une privation de travail, donc de salaire, puisque la rémunération dépendait du nombre de pièces produites.
Il a fallu un jugement pour mettre fin à cette entrave : le pot de fer a perdu.
Je garde deux souvenirs très forts, où j’ai ressenti tout le poids de la responsabilité et la cruelle solitude des choix à faire.
Le premier remonte à une période de difficultés économiques : le groupe Queval, fabricant de chemises pour homme sous la marque LUI (aujourd’hui oubliée), instaurait du chômage technique dans ses usines.
Nous avions pris contact avec la C.G.T. de l’unité de production de La Pallice, à La Rochelle, pour obtenir des précisions.
À l’époque, s’informer signifiait aller au bureau de poste, téléphoner depuis une cabine et prendre des notes à la main.
Puis venait le moment d’afficher les informations dans chaque atelier.
Aussitôt décidé, aussitôt fait. L’affiche est posée.
Le vendredi suivant, en fin de journée, nous voyons arriver dans les bureaux vitrés de la direction notre principal interlocuteur, un patron dirigeant d’une entreprise du même groupe et président du C.N.P.F. de Lorraine.
Le jeune directeur de Filticot ne semblait pas à la hauteur pour mener les réunions syndicales.
Et là, un événement incroyable se produit : l’électricité des machines s’arrête.
Du haut de l’escalier, la direction nous invite à nous rassembler au bas de l’escalier. Le “grand patron” reprend point par point le contenu de notre affichage, qu’il qualifie de mensonger. Selon lui, les conditions de chômage partiel seraient identiques pour toutes les usines du groupe.
Un silence de mort suit sa déclaration.
Je sens le sang quitter mon corps. Je suis anéantie.
L’heure de la sortie sonne. Tous repartent, tête basse.
Sauf moi.
On m’invite, seule, en tant que tête de liste, à rejoindre les deux dirigeants.
Il me faut surmonter l’envie de fuir, garder la tête haute malgré la détresse.
Les mots résonnent encore :
« J’ai décidé de frapper fort, je ne sais jamais ce que vous allez faire. » Je prends alors mon air un peu narquois, celui qui l’exaspère tant, il me l’a déjà dit, et je tourne les talons.
Je pleurerai toutes les larmes de mon corps jusqu’au lundi suivant.
Nous n’avons jamais cherché à éclaircir ce malentendu.
L’équation était simple : soit j’avais mal compris, soit le responsable syndical de La Rochelle avait voulu se mettre en avant, soit la direction mentait, ce dont je doute.
Le deuxième souvenir appartient à la même période de militantisme.
Quelques repères dans le temps ne sont pas superflu : la jeunesse, alors, rêvait de donner des nouvelles couleurs au monde. Sous cet angle, je n’étais pas différente des autres.
Les années 1967 à 1973, ont été les miennes, celles où j’ai cru, comme tant d’autres, qu’il était possible de changer la vie. En 1971, j’avais 25 ans, l’âge où l’enthousiasme dépasse encore la prudence, où l’on pense que l’avenir se construira simplement à force de volonté.
Le second souvenir est plus gratifiant.
Nous sommes en 1971. La France s’apprête à élire ses nouveaux conseils municipaux.
Les ondes contestataires de mai 68 résonnent encore, et pour la première fois depuis longtemps, une liste d’opposition se forme dans ma commune.
On me sollicite : une femme, jeune, issue du monde ouvrier, militante, voilà qui peut attirer des voix face à la quiétude bourgeoise installée aux manettes depuis des lustres.
La création récente d’une section syndicale a laissé des traces.
Les réunions d’information se tiennent dans la salle des fêtes.
Je revois encore, depuis l’estrade, la cravate jaune du jeune directeur, appuyé sur le premier balcon.

Sa présence m’étonne un peu, sans plus.
Cette image est restée gravée dans ma mémoire.
Après quelques péripéties électorales, je suis élue conseillère municipale.
J’ai même l’honneur de signer le premier procès-verbal, en tant que benjamine de l’assemblée.


Je dois l’avouer : j’étais particulièrement maladroite dans cette fonction.
Les points à l’ordre du jour étaient discutés, débattus, votés… souvent avant que j’en saisisse vraiment les enjeux.
Pourquoi évoquer cela ?
Parce que, juste après l’élection, la société Filticot annonce au maire son projet de fermer l’usine du Val-d’Ajol et de transférer le personnel vers une autre unité du groupe, à une vingtaine de kilomètres.
Dans une région de semi-montagne, où le col du Peutet de catégorie 3, est souvent enneigé, cela signifiait : debout à cinq heures et demie, retour vers dix-neuf heures.
Autant dire, une vie bouleversée pour la plupart des ouvrières. L’unité d’ennoblissement employant les hommes avait déjà été fermée. Ils n’avaient pas jugé utile de s’associer avec nous au moment de la création de la section syndicale. La stratégie sociale du « pas de vagues » n’avait pas fonctionné pour eux.
La bataille fut longue et difficile, même avec le soutien de l’intersyndicale du village.
Les manifestations, pacifiques, dans les rues de la commune, restèrent sans effet.
Le plus sage parmi nous finit par proposer de cesser la lutte.
Et puis, un petit grain de sable allait tout changer.
Nous étions cinq à produire ce qu’on appelait « le pied de col » d’une chemise. la seule étape de fabrication où chaque pièce était contrôlée et nous revenait pour réparation.
Alors, nous avons eu une idée : mener une grève du zèle.
Nous décidâmes de soigner la qualité au point de ralentir la production.
Résultat : une perte de 30 % de salaire pour nous, mais aussi une baisse de 20 % du rendement pour l’entreprise.
La solidarité ne faiblit pas.
Un jour, une convocation officielle arrive : je suis appelée, seule, au siège du groupe, situé sur les Champs-Élysées à Paris.
Tous sont là. Je ne connais que mon interlocuteur habituel de la section syndicale : le président CNPF région Lorraine. Le jeune directeur en cravate jaune n’a pas été convié.
Je sens leurs regards, à la fois curieux et surpris de voir cette “presque gamine” venue défendre son usine avec autant de détermination.
L’entrevue est courte, calme.
Le responsable national du groupe Queval que je vois pour la première et dernière fois de ma vie, me propose un marché :
« Si vous arrêtez votre grève du zèle, je m’engage à garder l’unité de production du Val-d’Ajol. » Il a la main ouverte et le bras dans ma direction.
La peur qui me nouait le ventre disparaît aussitôt.
Les réflexes syndicaux reprennent le dessus.
Ma réponse est brève :
« Je prends acte de votre proposition. J’en rendrai compte à mes camarades, et nous déciderons ensemble. »
Aucun écrit, aucun protocole signé, seulement une parole donnée, de part et d’autre.
De retour à l’usine, mes camarades décident d’arrêter la grève du zèle.
Nous ne faisons aucune communication, personne ne chante victoire.
La vie reprend son cours, et plus jamais il ne sera question de déplacer le personnel.
Quelque temps plus tard, l’une des cinq ouvrières du pied de col, N…, me demande d’organiser une réunion avec tout le personnel.
Je n’en vois pas bien la nécessité et je traîne un peu les pieds.
Mais elle insiste tant que j’accepte.
Ce jour-là, je reçois un magnifique ouvrage de botanique, offert en signe de gratitude.

N…,camarade de lutte, était aussi une amie d’enfance.
Ironie de la vie : elle avait appartenu à la liste patronale mise en opposition lors de la création de la section syndicale.
Avec le recul, je mesure combien ces années m’ont façonnée. Elles m’ont appris que la force ne vient pas du pouvoir, mais de la constance dans l’effort et de la fidélité à soi-même. Elles m’ont aussi montré que la solidarité, lorsqu’elle s’exprime sans éclat, peut changer le cours des choses plus sûrement que le fracas des discours. Donner sans attendre, croire en la parole donnée, garder la tête haute même dans le doute , voilà sans doute ce qui m’a permis de traverser la vie sans amertume. Je ne regrette rien de ces combats, pas même leurs défaites.
Ils m’ont offert ce que je cherchais sans le savoir : la liberté intérieure.

Laisser un commentaire