Un père courageux, une fillette trop petite pour la neige, une montée héroïque et une arrivée trempée mais triomphale.
Entre souvenirs de guerre, glissades hivernales et renaissance express près du feu de bois, cette escapade prouve qu’une tartine chaude et un clin d’œil paternel valent largement toutes les Vénus du monde.

Bonne semaine 🥰

Il y aurait tant d’escapades, de découvertes, d’incroyables aventures à raconter !

C’était un jour de fin d’hiver. Il restait un peu de neige du côté ensoleillé de notre ancienne vallée glaciaire.

Le ruisseau de Méreille glougloutait doucement.

Sur le versant nord, qu’on nommait « l’autre côté », les grands sapins noirs gardaient un air morose.

Mon papa avait décidé de se rendre au lieu-dit La Pompeuse pour passer la journée dans une ferme.

Il y avait travaillé pendant quelques mois en 1944-1945.

À cette époque, l’armistice de 1939-1945 n’était pas encore signé. Son régiment d’artillerie, mené par son capitaine, s’était réfugié en Suisse pour ne pas être fait prisonnier.

C’est une autre longue histoire dont il ne reste qu’un petit monument, là où la Croix-Rouge avait installé un camp de réfugiés.

Son choix de revenir en France faisait de lui un déserteur aux yeux de la loi. Le débarquement sur les côtes normandes laissait présager la fin du conflit.

Il ne pouvait pas rentrer officiellement dans son foyer, d’où ce choix de travailler dans une ferme. Il revenait une ou deux fois par semaine, la nuit, et, ainsi que le racontent mes frères, c’était la joie. Père et mère les réveillaient et ils pouvaient assouvir leur faim avec le pain et les nourritures réconfortantes de la ferme.

Des liens très forts s’étaient noués ; c’est pour ces raisons qu’une fois la paix revenue, nous allions leur rendre visite.

Le chemin le plus court pour y aller passait par la coupe 17, un endroit d’intervention forestière que seuls les habitués des lieux reconnaissaient. Ce n’était pas un chemin tracé, mais la zone était identifiable.

Nous voilà partis, mon père et moi, haute comme trois pommes, j’ai six ans.

Au début, tout va bien : je suis chaudement vêtue et mon papa aime sa seule fille, c’est sa fierté.

On monte doucement en altitude. Le chemin, non viabilisé, se tord en épingle à cheveux. Nous avons dépassé la mine désaffectée de fluorine, verte et laiteuse.

Sur la droite, la coupe 17 : cette fois, ça monte dru, il n’y a plus de chemin et… et…, non, Zorro n’est pas arrivé, mais la neige, si !

Mon papa enfonce jusqu’aux genoux, et moi, je ne suis guère plus haute que le tapis neigeux.

Il me porte dans ses bras. Il est grand et fort, mon papa, mais la moyenne montagne se fait raide.

Soufflant, suant, haletant, nous vaincrons et arriverons en haut de la vallée glaciaire.

Je suis mouillée comme une nymphette des eaux.

Notre arrivée à la ferme est saluée par de hauts cris lorsqu’ils voient cette gosse trempée jusqu’aux os.

En un rien de temps, me voilà telle Vénus à son baptême, non pas sur un coquillage, mais posée sur une grande corbeille destinée à recevoir les miches de pain juste sorties du four.

Le feu de bois brûle chaud et rouge, et, étendus sur des fils de fortune, mes vêtements sèchent.

Mes habits fument, mes joues chauffent, tout le monde s’amuse de ma mine de chaton trempé.

J’ai droit à une tartine chaude et à un clin d’œil de mon papa.

Et chaque fois que j’y repense, je sens encore l’odeur du pain et la chaleur du feu… ça vaut bien toutes les Vénus du monde !

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