À 80 ans passés, le mot sport n’est plus qu’un souvenir, surtout pour moi !
Quelle idée saugrenue et pourquoi avoir choisi une station d’altitude dotée d’un remarquable domaine skiable, surtout sans avoir jamais chaussé de skis, si ce n’est ceux de mon frère aîné. Je me laissais glisser sur le chemin tracé par le chasse-neige. Les congères guidaient les minces lames de bois. Le plastique et les matériaux composites n’existaient pas, ni les casques, les chaussures adéquates et les visières polarisées.
La station de l’Alpe d’Huez est presque toujours au-dessus de la mer de nuages. Le soleil tape fort et le bleu du ciel tend vers une coloration bleu roi.

Même en territoire français, j’ai eu l’impression d’être sur une autre planète, un peu comme Violet Crawley, la comtesse douairière de Grantham, découvrant le tournage d’un film. Elle mesure l’espace de modernité depuis ses 16 ans et sa première crinoline et le cinéma parlant. La station est très prisée par nos amis d’outre-Manche. La langue de Shakespeare, le charme british sont très présents et les papys sont adorables.
Petit conseil, au passage, il est souhaitable de privilégier les heures de moindre affluence pour essayer de vivre. Les anciens ne trouvent pas immédiatement les codes d’accès aux diverses activités… à leur portée. L’accueil de l’ensemble des professionnels est remarquable, partout des yeux veillent et vous protègent.
Une charmante hôtesse nous apprendra l’inutilité de disposer d’un forfait payant pour piétons, les boomeurs voyagent gratis.

Cahin-caha, munis du pass à deux euros pour la semaine, nous quittons la station « Les bergers », notre lieu de résidence, pour le télémix « Marmottes 1 ».
L’endroit est haut en couleur, en saveur et en ambiance musicale festive. Avec un soleil couchant, le paysage coupe le souffle.


Au retour, c’est l’affluence pour reprendre le télémix. Le personnel veille à bien remplir les cabines. Six personnes et deux planches de glisse, l’espace est rempli. Deux boomeurs, non deux vieux sortis de leur Hepad, une charmante trentenaire silencieuse, trois trentenaires dont un particulièrement … comment dirai-je, pauvre en vocabulaire académique, est doué dans les expressions graveleuses. Alors, y a t-il une place pour les anciens ailleurs que dans les Ehpad ? Le terme de ségrégation anti-vieux a été avancé et très mollement réfuté par ces trentenaires.
Les jours suivants confirmeront que la montagne sait aussi se montrer généreuse avec ceux qui avancent à pas comptés. Nécessité faisant loi, nos découvertes se feront donc à l’échelle d’une mobilité plus modeste, mais nullement d’une curiosité réduite.
Ainsi, Notre-Dame-des-Neiges, et son clocher pour le moins surprenant, s’offrira à nous grâce à la télécabine Alpe Express, cette merveille moderne qui permet de prendre de la hauteur sans mettre les genoux à contribution.
Les architectes ont imaginé l’édifice sous la forme d’une tente, à l’image de celle d’Abraham, tendue autour d’un axe vertical. Le clocher, blanc, rond et élancé, fait aussi office de puits de lumière, comme si le ciel avait décidé de participer à l’architecture.
La grande nef, vaste et accueillante, n’est pas réservée aux seules célébrations religieuses : elle reçoit également concerts, rencontres et moments partagés. La chapelle proprement dite a donc trouvé sa place dans la crypte, tandis qu’un large espace doté de gradins et d’un déambulatoire accueille les autres activités. Un choix aussi pragmatique qu’élégant.
















À l’intérieur, la forme de la tente se déploie en une impressionnante voûte de poutres courbes, donnant à l’ensemble une étonnante sensation de légèreté. À la base de la tour-clocher, le puits de lumière repose sur un orgue spectaculaire, dont la forme évoque une main ouverte, telle une invitation silencieuse à l’écoute.
Les vitraux, disposés à l’horizontale le long du déambulatoire, surprennent par leur format inhabituel et proposent une lecture originale de la Passion.
Une station enneigée, c’est top, même sans chausser les skis. Le plus délicat reste l’adaptation à l’altitude et l’art subtil de rester debout sans donner l’impression de répéter une chorégraphie involontaire. Les bâtons de ski se révèlent alors indispensables pour les piétons, plus soucieux d’équilibre que de vitesse.

Le lac Besson se devine à peine sous son épais manteau blanc.
Les sentiers de randonnée, bien damés, invitent à la promenade, même lorsque le souffle se fait court et rappelle que la montagne, elle, ne fait aucun effort. Le village d’Huez, tout petit et à l’écart des grands circuits touristiques, veille jalousement sur son église et son campanile de pierre rude et froide. J’ose à peine imaginer la vie d’avant les machines à laver, autour du lavoir communal. Certains chalets affichent sur leurs façades des décorations colorées : les unes évoquent Noël, les autres les épreuves cyclistes, rappelant que l’effort est ici une tradition.




Le gargouillis de la Sarenne attire les promeneurs. Heureusement, un sentier tracé dans la neige permet d’accéder aux anciens moulins. Les murs sont en ruine, mais les roues horizontales à axe vertical demeurent visibles, coiffées d’un bonnet de neige. La meule dormante et la meule tournante n’ont plus de grains à moudre depuis des lustres, et semblent avoir pris une retraite bien méritée.


Les branches des arbres restent chargées de neige. L’atmosphère est ouatée, les bruits feutrés, comme si la montagne elle-même parlait à voix basse.

Un peu en aval, le pont romain porte bien son nom : il marque le passage d’une ancienne voie romaine reliant Grenoble à l’Italie par le col du Lautaret et la vallée de la Romanche. À l’époque, on voyageait sans skis, sans bâtons, et sans doute sans trop se poser de questions.
Le grand soleil a disparu, laissant place à quelques rares flocons. Qu’importe. Le voyage s’achève, les souvenirs murmurent des vies passées, et demain apportera d’autres découvertes — à condition de garder l’équilibre.

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