La Feuillée Dorothée et au fond, Le Val D’Ajol

Aujourd’hui est bien différent des journées d’autrefois, celles d’activité et de charge de famille.

Il ne ressemble en rien non plus aux jours de mon enfance, quand une journée d’été pouvait être enivrante.

Deux moments me reviennent en mémoire.

C’est un dimanche. La famille vit encore dans la maison des Mousses.

Dans la grande pièce, la table de cuisine, au cadre de bois et au revêtement moucheté vert et noir, garde la trace du moulin à viande posé là le jour mémorable du sacrifice du cochon.

Mes cahiers sont éparpillés autour de moi, je suis seule.

Dehors, le soleil inonde la petite vallée, les abeilles bourdonnent et s’affairent autour du quetschier.

J’entends les voix de ma mère et de mes frères.

C’est étrange : le son est saccadé, un peu grésillant, comme si l’air lui-même hésitait. Je n’ai jamais compris cette curieuse anomalie d’audition, qui s’est reproduite plusieurs fois.

Je sais seulement qu’à ce moment précis, tout ressemblait au bonheur, celui qui est dans le pré et que chacun voudrait attraper. (Paul Fort)

Une drôle de résonance métallique me revient parfois à l’oreille, exactement comme celle que produisaient mes doigts maladroits quand ils frottaient les cordes d’une épinette avec toute la délicatesse d’un chat découvrant un piano.

Un lointain cousin, Jules Vançon, comptait parmi les derniers fabricants d’épinettes. Mes parents en possédaient une, toute simple, mais ma mère en tirait une fierté qui, elle, n’avait rien de modeste. L’ORTF — l’ancêtre un peu solennel de France Télévisions — avait même consacré un reportage à ce « dernier passeur de savoir ». Autant dire que, dans notre cuisine, les ondes de la renommée crépitaient plus fort que la TSF : ma mère avait Jules Vançon dans la famille, et ça, c’était presque une décoration officielle.

https://youtu.be/_qcOdb_BSgI?si=bObJlgLfATUiDEKZ (vous n’échapperez pas à la courte pub d’intro.

On peut se demander comment un instrument folklorique, à l’aire de diffusion à peu près aussi large qu’un mouchoir de poche, avait pu attirer l’attention de la mythique ORTF. La réponse se trouvait du côté de Plombières-les-Bains. Les curistes célèbres qui venaient se soigner aux eaux thermales aimaient ensuite se rafraîchir dans des coins boisés appelés « feuillées ». Là, une ravissante joueuse d’épinette prénommée Dorothée fit chavirer les oreilles de Napoléon III et d’Hector Berlioz. Rien que ça. L’humble épinette, le temps d’une mode, fréquenta donc les salons parisiens. Les modes passent, mais il en reste parfois un léger parfum… comme un froissement de papier de soie.

https://epinettesetcetera.com/epinettes-des-vosges#valdajol

https://www.image-est.fr/fiche-documentaire-joueurs-d-epinette-des-vosges-au-val-d-ajol-1284-1613-1-0.html?utm_source=chatgpt.com

https://youtu.be/vtdoIagqPtE?si=at1XmvPxlN-ZhHo3

La Feuillée Dorothée se trouvait en haut de la colline qui dominait la maison construite par mon père, au Val d’Ajol. Je l’avais sous les yeux chaque jour. De l’autre côté de la colline, Plombières n’attirait plus guère les célébrités, malgré des thermes qui remontent à l’époque romaine, preuve que même deux mille ans d’ancienneté ne garantissent pas le succès touristique.

Une fois par an, on pouvait descendre au « trou de l’enfer », là où surgissait l’eau bouillonnante : c’était l’attraction locale, notre version thermale du grand frisson. Au Val d’Ajol, une maison arbore encore une plaque rappelant le séjour de l’empereur. Une manière de faire le buzz… chaque siècle a ses influenceurs.

La fabrication d’épinettes est passée de mode, mais il reste possible d’en trouver grâce aux nouvelles routes commerciales du XXIᵉ siècle : le cloud, les sites entre particuliers, les vide-greniers. Toute la famille est mobilisée, internet aussi.

Avantage net pour internet, qui me permet de dénicher rapidement l’instrument convoité : une superbe épinette, décorée de marqueterie, avec la signature du luthier bien visible. Une corde manque à l’appel, ce sera facile à remplacer, mais, petit bémol tout de même, elle n’a pas encore la patine du temps. Cent vingt-cinq ans, ça finit toujours par noircir le métal… et embellir les souvenirs.

L’autre souvenir se passe au même endroit. J’ai six ou huit ans.

C’est l’été. L’herbe du pré a été fauchée, séchée, puis rassemblée en meules plus hautes que moi.

Le parfum du foin est puissant, il vibre dans l’air pur de ce lieu oublié des hommes.

Une sensation de plénitude pousse la gamine, la sauterelle, à courir entre les meules, ses nattes volant derrière elle, en chantant.

Moments suspendus et inoubliables d’une joie enfantine, heureuse de rien, simplement de ressentir la beauté du monde.

Aujourd’hui, je me sens bien quand ma journée s’est remplie de choses simples et gratifiantes : deux heures d’apprentissage de l’anglais avec Duolingo et Babbel, une autre consacrée à l’écriture de ce journal, quelques pages d’un livre, une longue promenade ponctuée d’un arrêt à la terrasse d’un café animé, et les petits gestes du quotidien partagés avec mon compagnon.

Le compteur d’apprentissage de l’anglais affiche 365 jours d’affilée et le niveau 66.

La marge de progression reste grande… mais le plaisir d’apprendre, lui, ne faiblit pas.

Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, ma manière d’être bien : avancer, respirer, écrire, voyager et continuer à me laisser émerveiller.

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