La différence.

Les fous de la cabane Bambou.

Souvent, cette question me revient : si les réseaux sociaux avaient existé à mon époque, qu’est-ce que cela aurait changé ? Probablement beaucoup… et peut-être pas en mieux.

Au lieu-dit Les Mousses, les familles étaient séparées par le Ruisseau de Méreille. On parlait des gens de « l’autre côté ». Comme si un simple filet d’eau suffisait à fabriquer une frontière, presque un pays étranger. Pourquoi donner un nom savant à ce qui aurait pu se résumer à « là-bas » ?

De l’autre côté vivait une petite fille trisomique, à peu près de mon âge. Était-elle toujours avec ses parents ou seulement de passage ? Ma mémoire hésite. Je me souviens surtout d’un jour d’été.

Nos deux mamans se promenaient en bavardant, pendant que les deux fillettes trottaient à leurs côtés. Le chemin de terre était bordé d’herbe régulièrement fauchée pour nourrir les lapins et les poules : il n’y avait pas de commerce, mais il fallait bien remplir les assiettes.

Seules les orties, hautaines et piquantes, formaient des touffes impressionnantes. Les grandes orties, celles qui dépassent parfois le mètre, à ne pas confondre avec les petites, plus discrètes mais redoutablement agressives. La botanique de l’enfance est parfois très précise.

Que s’est-il passé entre nous deux ? Le souvenir est flou. Je sais seulement que je me suis retrouvée brusquement allongée dans une touffe d’orties particulièrement enthousiaste. La saison ne se prêtait pas au port du pantalon, ce qui rendait l’expérience encore plus pédagogique. Avec douleur et consternation, mes gambettes et mes fesses ont emprunté au coq la couleur de sa crête. Une multitude de cloques blanchâtres parsemait ma peau. Nos hurlements ont interrompu la conversation des mamans, qui sont accourues pour séparer les combattantes et me sortir de ma situation… piquante. La sagesse populaire dit que les orties sont excellentes contre les rhumatismes. Je veux bien y croire : à 80 ans, je n’en souffre toujours pas. Comme quoi, certaines thérapies commencent tôt.

Mais surtout, je me souviens de la sollicitude des deux mères. Sans discours, sans grandes explications, leur réaction m’a fait comprendre, très simplement, qu’il y avait une différence… et que cette différence n’empêchait ni l’attention, ni la bienveillance. À l’époque, ce genre de différence était mis sous le boisseau. On en parlait peu, comme d’une fatalité qu’il valait mieux oublier.

Aujourd’hui, les réseaux sociaux amplifient ce genre de situations à une échelle que nous n’aurions jamais imaginée. À notre époque, l’embarras restait au bord du chemin. Maintenant, il ferait le tour du monde.

Les téléphones portables équipent les enfants de plus en plus tôt. Si d’autres gamins avaient assisté à la scène, ils auraient dégainé l’arme fatidique et inondé les réseaux sociaux en quelques secondes. Les conséquences restent à imaginer. Il est peu probable qu’un soupçon d’empathie soit venu tempérer les réactions.

Heureusement, le regard a évolué. La science a apporté ses connaissances, la société s’organise pour donner toute leur place et toute leur éducation aux personnes porteuses de handicap. Tout n’est pas réglé, loin de là, mais la voie est ouverte.

Un autre enfant du village a reçu moins d’égards. Surprotégé par sa mère, peu actif, il était resté rond comme un bébé quand nous commencions à nous dégingander. Sur le chemin du retour de l’école, la marmaille s’écartait de lui. La différence, cette fois, faisait rire. Je me demande parfois ce qu’il est devenu.

Et la différence ne se limite pas au handicap. Il suffit d’un accent, de vêtements jugés ridicules, d’une couleur de peau, d’une religion, ou d’aucune, pour que l’on devienne « l’autre », celui qu’on désigne du doigt.

Ce fut mon cas, comme cela l’avait été, un an plus tôt, pour C., lors de son entrée en sixième. Lui aussi venait du lieu-dit Les Mousses. Lui aussi sortait de l’école d’Hamanxard. Lui aussi fréquentait l’école laïque et gratuite. Les quelques autres enfants du quartier étaient pris sous l’aile protectrice de l’instruction privée et partaient directement en pensionnat à Remiremont.

Ma sixième ne fut pas un long fleuve tranquille. Certains élèves trouvaient spirituel de se moquer de moi et perçaient méthodiquement les tubes de gouache rangés dans mon pupitre. Les professeurs regardaient ailleurs. Et moi, je n’en ai jamais parlé à ma mère.

J’avais espéré qu’elle assisterait aux conseils de classe ouverts aux parents. Sa seule réponse fut :
« Ce sont tous des commerçants ou des artisans. »
Sous-entendu : pas de notre monde.

J’ai pensé : oui, justement, là est ma différence.
Mais je me suis tue. Sa réponse était sans appel.

Jamais, au grand jamais, elle n’a échangé un mot avec le corps professoral, pas même pour remplir un formulaire. Elle s’est contentée d’observer ma détresse.

Alors que mon classement oscillait autrefois entre la première et la deuxième place, je me suis mise à collectionner les 42ᵉ et 43ᵉ rangs : dernière ou avant-dernière.

Résultat : redoublement comme C.. et, je ne l’ai compris que plus tard, la perte de mon statut de boursière.
La fin était inscrite. 


La dernière réalisation de ma fratrie sera sans doute la plus ambitieuse… et la plus fédératrice : tout le hameau finira par y mettre son grain de sel.

L’idée finale de Jean prend forme près d’un ruisseau, à l’ombre d’une futaie accueillante : une planque discrète pour les premiers frissons de la post-adolescence. À défaut de maisons de jeunes, qui relevaient encore du doux rêve, il fallait bien inventer ses propres lieux de liberté. Et de liberté, justement, la jeunesse n’en manquait pas… surtout l’envie.

Image ChatGPT

Quelques planches pour les murs, des plaques de tôle pour le toit : voilà un abri déclaré « hors d’eau » (ce qui, à l’époque, était déjà un luxe). Bon, d’accord… le vent s’invitait volontiers entre les planches, mais qu’à cela ne tienne ! À l’intérieur, de la fougère séchée, soigneusement maintenue par de la toile à matelas, faisait office de capitonnage. Fixée à grands coups de pointes, bien sûr, le confort rustique, mais avec conviction.

Une famille offrira une salamandre, un joli poêle à bois en fonte vernissée, rien que ça. Le reste du mobilier (table, chaises, couchages de fortune, vaisselle) sera bricolé avec amour ou gentiment fourni par les parents. Bref, un mélange savamment dosé entre système D et solidarité locale.

Et la lumière, me direz-vous ? Pas de rubans LED ni de gadgets à batterie à l’horizon. D’ailleurs, des batteries, on n’en avait pas… mais des idées, à revendre ! Jean, notre ingénieur maison, un brin sorcier sur les bords, décide tout simplement de fabriquer de l’électricité avec… de l’eau. Oui, oui.

Un ruisseau, une roue de vélo : la magie opère. L’eau fait tourner la roue, transformée en turbine improvisée, qui entraîne un alternateur. Résultat : un courant électrique, certes modeste, mais suffisant pour alimenter des ampoules de vélo. À défaut d’éclairer Versailles, ça illuminait largement nos soirées, et nos esprits.

La gamine que j’étais regardait tout cela avec des yeux ronds comme des billes : complètement bluffée.

Jean, Alain et leurs copains ont vécu là des moments qui leur appartiennent encore, et dont ils doivent bien rire aujourd’hui.

Mais avec le temps, d’autres invités, nettement moins désirés, ont fait leur apparition : les puces. Elles, au moins, n’avaient pas besoin d’alternateur pour s’installer dans le capitonnage…

Finalement, toute la famille quittera ce terrain de jeux grandeur nature pour s’installer dans la maison construite par mon père. Direction Le Val-d’Ajol, ses quelque 6 000 habitants… et un changement de décor assez radical. Autant dire qu’on passait d’un royaume bricolé à une vie un peu plus rangée, enfin, en théorie.

Quelles seront les couleurs de nos vies demain ? À suivre semaine prochaine.

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