J’ai déjà évoqué une promenade avec mon père. Il aimait m’emmener souvent avec lui. Dans notre coin perdu des Vosges, chacun se débrouillait comme il pouvait pour pallier l’absence de commerces. Mes parents élevaient des poules, des lapins, des chèvres, parfois même des dindons et, à l’occasion, un cochon. Les privations de la guerre de 39-45 avaient laissé des traces : rien ne devait se perdre.

Le nourrissage de cette petite arche de Noé n’était pas une mince affaire. Aux beaux jours, à son retour du travail, mon père allait faucher de l’herbe, et j’étais souvent du voyage. Un chemin creux menait au pré. Sur les talus, selon la saison, je faisais mes provisions : un bouquet de fraises des bois, quelques myrtilles, parfois des framboises.
L’humidité ne quittait jamais vraiment cet endroit. Le sol spongieux gardait la trace de nos pas, et les moustiques menaient leurs attaques en escadrille, toujours en quête de sang frais. Pour me protéger de leurs assauts, mon père avait sa méthode. Il sortait de sa poche une pelote de ficelle, en coupait un morceau, l’allumait avec son briquet d’incorrigible fumeur et l’accrochait près de moi.
La fumée bleutée éloignait les moustiques. Moi, j’étais installée là, bien à l’abri, fascinée par la danse lente de cette mèche qui se consumait.
Je garde en mémoire l’image du trajet de la faux, les deux traces parallèles des pas de mon père, sa silhouette droite, la longue bande de flanelle serrée autour de sa taille, et, sur sa tête, son éternel béret protégeant ce qu’il appelait en riant « son vélodrome à poux ».
Je l’accompagnais aussi parfois aux matchs de foot. Perchée sur le siège arrière de sa Labor, sa moto bleue, j’avais l’impression de voler. À la buvette, je savourais mon verre de sirop, puis, suspendue par les genoux à la barrière du stade, je me rétablissais en passant les jambes entre les bras pour épater les autres enfants.
Le retour, en revanche, était souvent plus pénible. Une douleur sourde me prenait dans le dos, parfois jusqu’aux larmes. Les grandes personnes disaient souvent qu’elles avaient mal aux reins, alors je me plaignais moi aussi « d’avoir mal aux reins ». Ma mère, avec son bon sens infaillible, répondait : « On n’a pas de reins à ton âge ! » Elle n’avait pas tort, pas tout à fait raison non plus. Ce n’étaient pas mes reins, mais une scoliose double, sévère, qu’on ne découvrit que bien plus tard, à la suite d’une chute dans un escalier. Fichue scoliose, qui eut son mot à dire sur la suite de mon parcours professionnel…
Avec le recul, je comprends que ces instants étaient bien plus que de simples promenades. Mon père, sans en avoir conscience, m’apprenait à observer, à écouter, à respecter la vie sous toutes ses formes. Il parlait peu, mais chacun de ses gestes avait du sens. Il m’enseignait la patience des choses simples.
l’art d’attendre que l’herbe soit sèche, que la ficelle se consume lentement, que le jour décline sans hâte.
Ce n’était pas un homme de grands discours, mais il incarnait la solidité tranquille de ceux qui savent faire sans expliquer. Il m’a transmis à sa manière le goût du travail bien fait, l’attention aux détails, et peut-être aussi cette façon d’aimer la nature comme on aime un vieil ami, sans jamais chercher à la posséder. Mon père était ouvrier maçon. Il avait bâti de ses mains sa maison, pierre après pierre, ainsi que les dépendances. C’était sa fierté, et quel travail !
À cette époque, pas question d’utiliser de l’aggloméré. Il fallait de la vraie pierre, des moellons, comme il disait. Il allait les chercher au lieu-dit Le Chanot, là où se trouvait autrefois la vieille bâtisse de « la mère Blanchot ».
Je le revois encore, dans ce sentier pentu à la boue noire, le timon du chariot dans le dos, les talons en avant, arc-bouté comme un conducteur de schlitte. À chaque pas, il risquait d’être écrasé par la charge. Je ne me souviens plus du nombre de voyages qu’il a faits, sans doute beaucoup trop. Le chantier de construction se trouvait à sept kilomètres du lieu de prélèvement. Mes deux frères aînés furent mis à contribution.
Les deux aînés avaient déjà quitté la maison, et le benjamin n’avait que onze ans. Mon père avait besoin d’aide pour « mettre hors d’eau », couvrir le toit avec des tuiles.

Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. Debout sur les solives de la charpente, j’attendais les tuiles qu’il me lançait du sol. Sa précision m’émerveillait : la tuile s’élevait, tournoyait un instant, amorçait sa descente, et venait se poser tout droit dans mes bras tendus. En bas, il souriait, heureux de ce duo improbable entre le maçon et sa fille.
Ce jour-là, j’ai compris ce que voulait dire « savoir-faire », et ce que c’était que d’être fier de son travail.

Mon père m’appelait « la sauterelle » un surnom affectueux que je n’ai jamais oublié. Avec 48 Kl sur la balance et 1,68 m de tirant d’air, c’était bien vu.
Si les châtiments corporels ont heureusement disparu, ils étaient monnaie courante au siècle dernier.
Compte tenu de la différence d’âge, je garde peu de souvenirs à ce sujet concernant mes frères aînés. Il n’en va pas de même pour le plus jeune. Le benjamin, le petit dernier, fut le plus choyé, comme il se doit, profitant d’une époque où la vie devenait plus douce, où les privations s’éloignaient peu à peu.
Ce jour-là, notre père faisait le tour de la maison, en bavardant tranquillement avec un visiteur. Mon frère, espiègle et curieux, les observait depuis le haut de l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. Quelle idée saugrenue a pu lui traverser la tête ? Nul ne le saura jamais. Toujours est-il que, du haut de sa tour, il osa un geste inouï : il cracha sur la tête de notre père.
L’instant fut suspendu. Pas un cri, pas une menace, pas même un froncement de sourcil. Il poursuivit sa promenade, imperturbable, comme si de rien n’était. Mais lorsqu’il franchit de nouveau le seuil de la maison, il s’arrêta net devant le fautif.
Et, sans un mot, il lui asséna une gifle magistrale, un geste sec, mesuré, qui résonna bien plus fort que n’importe quelle parole.
Le silence qui suivit en disait long. C’était une autre époque, où l’autorité s’exprimait sans grands discours, où un seul geste suffisait à rappeler les limites. Pourtant, dans ce souvenir, il n’y a pas de colère, pas de rancune, seulement l’étrange évidence de la justice paternelle, celle qui se voulait juste et sans excès, aussi brève qu’un éclair, aussi durable qu’une leçon de vie..
Je ne me souviens pas d’avoir entendu mon père commenter mes choix de vie. Il ne jugeait pas, ne conseillait pas.
Le jour où je lui ai annoncé mon départ pour aller vivre avec celui qui devait partager mon existence pendant quelques années il ne m’a répondu que par un silence, un long silence chargé de désapprobation.
Sans le vouloir, je lui arrachais un rêve : celui de conduire sa seule fille à l’autel. Il me tint rigueur de cette trahison durant de nombreux mois.
Comme chacun, il portait en lui sa part d’ombre. Longtemps, je n’ai su voir de lui que cette face obscure qui fera l’objet d’un autre article.
La République n’est jamais avare de distinctions. Des plus prestigieuses aux plus modestes, il semble que chacun finisse un jour par recevoir sa médaille. Notre père n’y a pas échappé : quatre diplômes, précieusement conservés, témoignent de ses longues années de travail.


Le plus imposant, délivré par la Société Industrielle de l’Est, déploie ses 55 sur 36 centimètres avec une certaine solennité. Une fois encadré, il aurait eu fière allure. Mais son destinataire, lui, accordait manifestement plus d’attention au chèque discrètement glissé dans l’enveloppe qui l’accompagnait.
Le second diplôme, assorti d’une médaille d’honneur du Ministère du Travail, prête davantage à sourire. Rapportée aux litres de sueur laissés sur les chantiers, la reconnaissance officielle prend un léger parfum d’ironie.
La recherche des origines est loin d’être close. L’énigme des yeux bleus italiens, elle, résistait encore vaillamment — à moins de se contenter de l’explication passe-partout du grand brassage génétique, ce fourre-tout scientifique qui explique tout… et donc pas grand-chose.
Deux pistes restaient à explorer.
D’abord, remonter très, très loin. Aux origines africaines, aux Néandertaliens, sans oublier l’homme de Cro… de Cro-ma… de Cro-magnon — voilà, nous y sommes enfin. Rien que ça. Une petite promenade de quelques dizaines de milliers d’années, sans même prendre un manteau.
MyHeritage, heureusement, a toujours une réponse toute prête. Et hop ! Plongeon vertigineux dans le passé : nous voilà propulsés à l’âge du fer. Neuf siècles avant notre ère, figurez-vous que nos gènes venaient majoritairement du septentrion, de ces contrées froides peuplées d’individus aux yeux bleus et aux cheveux roux. Voilà qui commence à éclairer l’affaire, au sens propre.
Pendant ce temps, les populations du sud de l’Europe apportaient leurs yeux sombres et veloutés, ainsi qu’une peau plus chaleureusement dorée. Un vrai nuancier humain.

En remontant encore un peu, puisqu’on n’est plus à ça près, nous atteignons l’âge du bronze, entre 6 000 et 3 000 ans avant notre ère. Là, la carte génétique devient une véritable réunion internationale : une bonne partie de l’Europe s’y donne rendez-vous. Les Caucasiens, les nomades des steppes de l’Oural, chacun apporte son petit grain de sel… ou de chromosome.

Les chasseurs-cueilleurs du Caucase et d’Europe croisent les agriculteurs néolithiques du plateau anatolien. Bref, un joyeux mélange, une sorte de grande auberge génétique où tout le monde finit par se croiser.



Tout en haut de cette pyramide, nous contemplons 8 000 ans d’histoire !
Ensuite, revenons à une époque un peu plus fréquentable. Du côté paternel, l’arbre généalogique a lui aussi réservé une surprise inattendue.
La petite-fille d’Angélo, frère de mon père, m’a contactée via MyHeritage. Comme quoi, même après des millénaires de brassage, les branches finissent toujours par se retrouver. Il ne reste plus qu’à ajouter quelques noms à l’arbre, une formalité… en apparence.
Affaire à suivre. Évidemment. Car dans cette histoire, le passé n’a visiblement pas dit son dernier mot.

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