C’était il y a si longtemps que j’ai oublié mon âge… Moins de dix ans, sûrement, puisque mes parents habitaient encore la maison de Berthe Lacôte, au lieu-dit Les Mousses. Un tout petit hameau, blotti entre colline et vallée, avec ses cités ouvrières offertes par la filature. Notre logis, humble et frileux, partageait ses murs avec celui de la propriétaire, absente presque toujours.

C’était un jeudi d’automne. À l’époque, les écoliers ne travaillaient pas le jeudi.
La maison s’adossait au flanc ensoleillé de la colline, et un peu plus haut s’étendait une moraine où s’empilaient d’immenses rochers. Dans mon imagination d’enfant, c’étaient les pierres du lit de l’ogre, l’entrée de l’antre du loup.
Je les regardais souvent avec un mélange d’effroi et de fascination. En bas, le ruisseau de Méreille dévalait bruyamment, et, de l’autre côté, les épicéas noirs griffaient le ciel laiteux de leurs ombres acérées.

Il n’y avait ni magasins, ni marché, rien de tout cela. Le ravitaillement venait par camionnette, parfois. On vivait presque en autarcie : poules, lapins, biquettes, chevreaux… Un cochon aussi, mais ça, c’est une autre histoire.

Chaque soir, après la traite, je partais chercher du lait à la ferme du hameau voisin, deux kilomètres plus loin, en aval.
Ce jeudi-là, le garde-manger était vide. Pas un morceau de fromage, pas même une croûte sèche, les souris elles-mêmes semblaient parties ! Maman m’envoya chez les Babel, à Méreille, deux kilomètres plus haut, dans la forêt domaniale..
J’étais une vraie sauterelle, c’est comme ça qu’on m’appelait, toute en jambes et en bras, toujours à bondir et à courir partout. Alors, pleine de courage, je dis :
— Je peux y aller, maman !
— Tu n’auras pas peur dans le bois ?
— Non maman, je n’aurai pas peur.
— Es-tu sûre ?
— Oui, maman.
Et me voilà partie, ma petite pèlerine noire sur les épaules, le panier au bras. La brume d’automne glissait entre les troncs comme une fumée pâle. Le vent, tout frais, chuchotait dans mes oreilles. Les hêtres portaient leur robe dorée, et leurs feuilles tombaient au sol comme des pièces d’or, dans un silence étrange.
Puis soudain, un cri. Un long cri aigu, si déchirant que tout mon sang se figea. Le duvet de mes bras se hérissa comme les piquants d’un hérisson. Je restai plantée là, incapable de respirer.
La forêt se tut, pesante, étouffée. Puis une plainte, plus grave cette fois, se leva dans le vent. Un gémissement qui semblait venir de partout à la fois. Mon cœur battait si fort que je crus qu’il allait sortir de ma poitrine. Je voulais courir, mais mes jambes refusaient d’obéir.Je restai accroupie, la tête rentrée dans les épaules, à attendre je ne sais quoi.
Puis le bruit s’éteignit…
Le vent se remit à souffler doucement, balayant les feuilles mortes.
Je crus le cauchemar fini. Mais non.
Encore un cri ! Plus proche, plus long, plus terrifiant ! Ma pèlerine se souleva dans un coup de vent, je crus qu’on me tirait en arrière ! Et tout à coup, j’ai compris.
C’était le vent !Le vent qui s’engouffrait entre les troncs, frottant les écorces, tordant les branches pour en tirer ces gémissements lugubres.
Alors j’ai ri, un peu honteuse, un peu soulagée.
Plus tard, j’ai compris que la forêt voulait m’apprendre quelque chose : que la peur s’apprivoise quand on regarde, quand on écoute, quand on comprend.
Depuis ce jour, la forêt n’est plus un lieu d’effroi. Elle est devenue mon amie.
Elle abrite les nids, fait pousser les champignons… et garde mes rêves d’enfant.

La route de Méreille est celle qui s’enfonce dans la forêt

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