Lucien, le dernier de la troupe, grandira dans un environnement bien différent de celui de ses aînés. Les Trente Glorieuses, ces fameuses années d’après-guerre, apportent un essor économique qui finit même par atteindre les campagnes les plus reculées. Le petit dernier en profitera largement.

Notre mère peut désormais consacrer tout son temps au foyer… et surtout à ce benjamin tant chéri Contrairement à mes frères, je n’aurai pas à le prendre en charge. Lucien passait volontiers de longs moments réfugié sur les genoux de maman, les bras serrés autour de sa taille comme s’il craignait qu’on ne le lui enlève.  Curieusement, cela ne provoquera aucune jalousie chez les aînés.

Il faut dire que le bébé aux yeux bleus et aux boucles blondes avait un talent particulier : celui de pleurer beaucoup, et de préférence en se roulant par terre avec un certain sens du spectacle. À cause de ses yeux toujours embués de larmes, nous lui avions attribué un surnom d’une délicatesse toute enfantine : « yeux pourris ». Les enfants savent parfois se montrer d’une cruauté spontanée qui ne s’embarrasse guère de diplomatie.

Avec le recul, il est fort possible que ces colères répétées aient été provoquées par de fortes migraines. Il en souffrira d’ailleurs jusqu’à l’âge de seize ans. Et puis un jour de pluie, un choc brutal lui ouvrira l’arcade sourcilière. La réparation sera un peu approximative et laissera un léger décalage dans la ligne du sourcil. Mais, miracle inattendu : les migraines disparaîtront pour toujours.

Comme quoi, il arrive qu’un accident rende finalement service.

Nos parcours scolaires, eux aussi, ont quelques points communs. Avec le recul, les choix parentaux, ou plus exactement les choix maternels peuvent se résumer assez simplement.

Première règle : les enfants restent dans la commune, La pension, chez nous, relevait de la science-fiction, hors de question d’être pensionnaires ailleurs.
Deuxième règle : faire durer le plus longtemps possible les allocations familiales.
Troisième règle, conséquence logique : éviter que les études ne deviennent une charge financière trop lourde.

Dans ces conditions, les orientations furent vite décidées.

Jean, malgré ses résultats brillants, fera un apprentissage d’ébéniste.
Alain obtiendra son CEP et prendra le chemin de la filature textile.
Lucien, que nous appelions affectueusement Lulu, bénéficiera de la scolarité obligatoire

jusqu’à seize ans en suivant un apprentissage d’électricien dans l’entreprise d’un cousin. 

C’est en rentrant au bercail sous une pluie battante, qu’il gagnera pour toujours son sourcil légèrement interrogatif, souvenir du fameux choc. L’incident aura au moins deux effets : il le guérira définitivement de ses migraines… et refroidira durablement toute passion pour le bricolage électrique.

Ces restrictions parentales n’empêcheront pas mes frères de suivre finalement la même voie : se faire embaucher à la “Peuge”, c’est-à-dire l’usine automobile Peugeot, à Sochaux, où ils feront d’honorables carrières.

Pendant ce temps, la République, portée par l’élan des Trente Glorieuses et visiblement soucieuse de former davantage de citoyens instruits, commençait à encourager la poursuite des études.

Mes parents furent donc sollicités pour me permettre d’entrer au Cours Complémentaire.

À onze ans, j’avais l’âge requis.

Le Cours Complémentaire, le fameux CC, accueillait les élèves après l’école primaire pour quatre années d’études supplémentaires, jusqu’à la troisième. On y approfondissait le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie ou les sciences, avec l’idée de préparer certains élèves à des études plus longues ou à des emplois administratifs ou techniques.

La République, dans sa grande générosité, exigeait toutefois un examen d’entrée en sixième, histoire de vérifier que l’investissement public ne serait pas totalement hasardeux L’école d’Hamanxard avait proposé deux élèves, dont moi. Pour mettre toutes les chances de notre côté, notre institutrice nous organisa quelques cours supplémentaires et nous prodigua aussi quelques conseils pratiques, par exemple :
— Lors de la dictée, attendez la fin de la phrase avant de commencer à écrire.

Armés de ces précieuses recommandations, nous arrivâmes enfin au jour fatidique.

L’examen se déroulait à Remiremont et rassemblait des élèves venus d’une grande partie de l’académie. Il fallait pour cela prendre le bus, franchir le col du Peutet et ses virages en épingle à cheveux, un parcours parfaitement adapté à mon estomac déjà fragile.

J’arrivai à la salle d’examen aussi pâle que la craie des tableaux noirs, les jambes un peu vacillantes, avant de rejoindre la table qui m’était assignée. Heureusement, l’air frais m’avait légèrement ranimée. Mais je n’en menais pas large.

Au moment de la dictée, appliquant scrupuleusement les conseils de notre institutrice, je gardais le nez en l’air et les yeux fixés sur le professeur, attendant patiemment la fin des phrases. Mon regard intensément concentré fut manifestement interprété comme un problème d’audition et me valut une répétition de la phrase ainsi qu’un regard noir. Ma concentration venait d’être officiellement requalifiée en surdité.

Avant de reprendre le bus du retour, les discussions allaient bon train. La plupart des enfants se montraient très confiants quant aux résultats. Moi, beaucoup moins.

Nos vêtements simples et notre gaucherie contrastaient avec l’assurance de certains élèves venus, visiblement, de milieux plus favorisés.

Personne, bien sûr, n’allait se déplacer jusqu’à Remiremont pour consulter la liste des reçus. La nouvelle arriva donc par le journal : j’étais reçue, et même boursière.

J’allais surtout être propulsée dans un univers totalement inconnu. Le Cours Complémentaire se trouvait à cinq kilomètres. Pour la première fois de ma vie, j’allais déjeuner à la cantine. L’hiver, je tirais mon sac d’école sur une luge jusqu’aux routes déneigées. Mon premier véhicule scolaire !

Et ce sac n’était pas léger. La liste des fournitures scolaires semblait interminable. Je me souviens encore de mon étonnement lorsque maman me donna un billet qui me parut d’une valeur absolument faramineuse pour acheter tout ce matériel. Dans le magasin, j’étais la seule enfant venue sans parent ni adulte accompagnateur.

Je découvrais un monde où mes parents ne pouvaient plus vraiment me guider.

L’apprentissage d’une nouvelle langue, l’allemand, me donna l’impression d’atterrir sur une autre planète : écriture gothique (Fraktur), le mystérieux ß, les déclinaisons… tout cela avait un parfum d’énigme.

Le solfège, avec son écriture musicale, m’effraya finalement moins.

Les mathématiques, en revanche, me confrontèrent à une curiosité : la méthode de la fausse supposition, qui consistait à résoudre un problème en partant volontairement d’une hypothèse fausse pour corriger ensuite le résultat. Autant dire que cette logique avait de quoi me laisser perplexe. Quant aux guerres puniques, elles ressemblaient assez peu aux récits rassurants de nos ancêtres les Gaulois.

J’étais la première de la famille à entrer dans ce territoire inconnu qu’étaient les études. 

Au fond, ce passage au Cours Complémentaire restera la seule véritable différence scolaire entre mes frères et moi, même s’il fut de courte durée.

Au retour de l’école, nous étions cinq ou six à prendre le même trajet. C’était un véritable Tour de France pour enfants : garçons et filles pédalaient à perdre haleine.

Langue pendante, j’étais toujours la dernière du peloton. L’arrivée intermédiaire se situait au lieu-dit le Café des Carrières. Pied à terre, ça jacassait dur.

Ensuite, le peloton commençait à s’effilocher au hasard des lieux-dits. Là encore, j’étais la dernière, celle qui allait le plus loin , du moins la première année. L’année suivante, Bernadette B. me vola la place.

Cet entraînement forcené eut des résultats positifs : j’obtins facilement mon brevet sportif.

C’est déjà ça !

Les années à l’école d’Hamanxard ont été heureuses.

Nos institutrices et instituteurs ne manquaient pas de courage. Chacun avait la charge de deux divisions rassemblées dans la même salle de classe. Chaque division accueillait une moyenne de 25 élèves.

Les fortes têtes, les rigolos, les timides, les déjà coquettes, les mauvais et les bons élèves s’alignaient sagement pour la photo de classe. 

Cheveux sagement tressés en nattes portées en couronne, nous étions deux à truster les premières places. Christianne, debout à droite, et moi à gauche. 

En fin d’année, j’aurai l’âge de raison : sept ans. 

Sur la photo, Hamanxard s’écrit avec un T final, une coquille !

Mes frères et moi aurons des souvenirs d’enfance différents. Les miens restent lovés dans mon cœur.

Un brin d’herbe à la bouche, et nous voilà promus chasseurs professionnels… de grillon. À plat ventre, concentrés comme des espions, on titille l’entrée de son terrier. Lui, prudent, ne sort pas souvent. Nous, en revanche, on ressort avec des genoux verts et une dignité légèrement entamée.

Une cosse bien gonflée, l’air de rien… et PAN ! Explosion végétale garantie au moindre contact. Les Impatiens ? Très mal nommées : ce ne sont pas elles qui sont impatientes… c’est nous, incapables de résister à l’envie de les faire éclater toutes, une par une, comme des enfants avec du papier bulle…qui n’existait pas à l’époque.

Les Impatiens

Un petit duvet suspendu dans l’air fait son numéro d’adieu, porté par la brise du soir. Il flotte, il hésite, il fait durer le suspense… clairement, il a le sens du spectacle. L’épilobe, lui, promet déjà de revenir l’an prochain, plus grand, plus beau, un peu comme une vedette qui annonce sa tournée.

Epilobe : Crédit photo Gallica

Un grain de sel dans la main, et nous voilà lancés à la poursuite d’un chevreau. Plan parfaitement logique : lui poser le grain sur la queue pour l’arrêter net. Résultat : le chevreau court, nous aussi… mais pas avec la même élégance ni la même vitesse. Ma mère avait peut-être oublié un détail dans la théorie.

Une soucoupe rose, du chocolat “de ménage” (qui n’avait rien le temps de ménager du tout) et quelques morceaux de sucre soigneusement alignés… pour disparaître un à un. Installée dans le lit des parents, je regardais maman partir travailler, le cœur un peu serré… mais la main déjà dans la soucoupe. Consolation express.

Des œufs plongés dans une décoction de pelures d’oignons, autrement dit, une expérience scientifique très sérieuse qui parfumait toute la maison. Une fois prêts, la chasse de Pâques pouvait commencer. Avec une règle simple : plus on en trouve, plus on en mange. Logique imparable. Sauf que les œufs durs sont plus bourratifs que le chocolat !

Un reposoir fleuri bricolé avec des fleurs sauvages imitait ceux des processions de l’Ascension. Version enfant : un peu de travers, beaucoup de bonne volonté… et quelques distractions en coulisses. C’était le temps des prières de rue, et des regards qui vérifiaient discrètement qui gigotait.

Et puis, l’écume des souvenirs remonte, douce et légère… Elle rafraîchit la mémoire et rappelle une vérité simple : on n’avait pas grand-chose, mais on savait très bien en faire beaucoup. Être perdus au bout du monde ? Non. On était juste là où il fallait… même si, parfois, on courait après des chevreaux avec du sel. À la recherche des jours heureux !

À la semaine prochaine, et profitez du printemps. 

Quel endroit m’a marqué et pourquoi ?

Que sont devenues les neiges d’antan ?

Qu’est-ce qui m’émerveille aujourd’hui ?

Avatar de Purring Lynx

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Une réponse à « Qu’est-ce que je faisais là, moi ? »

  1. Avatar de PEGE CHRYSTELLE
    PEGE CHRYSTELLE

    👍👍👍

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