Celles qui tenaient parole, pas celles qui fondent avant même d’avoir fait leurs valises.

2–4 minutes

La nuit de Noël 2025 avait pourtant fait un effort : une robe blanche, discrète, presque timide. La neige, telle une poudre de lait, flottait dans l’ombre comme pour rappeler qu’elle savait encore faire illusion. À l’ouest de la France, à Nantes, les flocons sont devenus une espèce protégée. On les photographie comme on immortaliserait un animal rare, et l’on déclenche, avec l’obturateur, une avalanche de souvenirs d’enfance.

Noël, c’était mille parfums. Celui de la cire des bougies chauffant les aiguilles du sapin, un vrai sapin, prélevé par mon père dans la minuscule parcelle forestière de tante Claire, sœur de maman, donc autorisation tacite et morale irréprochable.

Celui des écorces d’orange, cadeau modeste mais odorant, qu’on respirait avant même de la manger.

Pour les grands, le vin chaud et ses épices ; pour les enfants, le chocolat épais, enrichi de la crème prélevée après cuisson sur le lait des biquettes. Nous en avions trois. La plus douce, que j’avais baptisée Maimmain, partageait son logis avec les poules. Ma logique enfantine en avait conclu que les chèvres pondaient, puisque je trouvais des œufs chez elles.

Les deux autres étaient moins philosophes. Blanchette, à la vue de ma personne, chargeait sans sommation. Je finissais au sol, vaincue mais vivante : personne ne réclamait alors la mise à mort du perdant. Brunette, petite motte (sans cornes), était ma préférée.

Le lait mousseux dans le chocolat des enfants : un luxe d’un autre siècle.

La neige, c’était aussi son manteau blanc et le silence qu’elle imposait à la forêt. Tout devenait ouaté, feutré. Parfois, un bruit sourd : une branche de sapin se délestait de son fardeau avec la gravité d’un vieil homme fatigué.

Il y avait la luge, les batailles de boules de neige, le concours du plus gros bonhomme. Comme le bousier et sa boule peu ragoûtante, nous poussions devant nous une motte qui grossissait à vue d’œil, fiers comme des artistes de land art avant l’heure.

Certains matins, ma mère me réveillait à l’aube : la nuit avait déversé trente centimètres de poudreuse. Le Cours.Complémentaire, à cinq kilomètres, n’attendait pas. Emmitouflée dans ma pèlerine, mon cartable sur la luge, je suivais la trace laissée par les ouvriers de la filature de coton, embauchés à cinq heures. L’école se méritait.

La neige, je l’avais aussi racontée dans une rédaction de français. Inspirée, trop inspirée, par un texte lu quelque temps auparavant. Moins de dix mots empruntés, mais la prof les reconnut, les exhiba devant toute la classe de cinquième. J’appris ce jour-là le sens du mot plagiat.

Un flocon, deux flocons, mille flocons… un saut botté et le rouge de la honte pour la copieuse. Mon statut de mauvaise élève gagna alors ses galons.

L’hiver, c’était encore les veillées. Les voisins se rassemblaient. On parlait, on tricotait, on croche­tait, on jouait. Les noisettes et les noix craquaient, les cafetières à chaussette fumaient, la gnôle, issue de l’alambic des bouilleurs de cru, exhalait son parfum sans équivoque.

Les enfants s’endormaient, et le retour dans le froid nocturne ne parvenait pas à refroidir le plaisir partagé.

Que sont devenues les neiges d’antan ?

La technologie, en un clic, touche toute l’humanité.

Mais l’humain, lui, reste souvent seul, face à son assiette tiède et à l’image bleutée de sa télévision.

Sans neige.

Sans veillée.

Et parfois, sans chaleur.

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