Une semaine bousculée n’a pas permis la finalisation de l’article concernant ma maman.
Bonne lecture et surtout prenez soin de vous.
Le prénom Lucie est un prénom ancien, chargé de lumière et de symboles. Il vient du latin lux, qui signifie « lumière ». Dans la Rome antique, ce prénom était souvent donné aux enfants nés à l’aube, au moment où le jour se lève. Il évoquait donc naturellement la clarté, le renouveau et le début d’un nouveau jour.
Avec le temps, ce prénom s’est enrichi d’une dimension historique et spirituelle à travers la figure de Sainte Lucie, une jeune chrétienne de Syracuse, en Sicile, qui vécut au IVᵉ siècle. Selon la tradition, elle fut persécutée pour sa foi et mourut en martyre.
Autour de cette figure se sont développées plusieurs légendes. L’une des plus connues raconte que Lucie portait une couronne de bougies sur la tête pour éclairer son chemin dans l’obscurité, symbolisant ainsi la lumière qui guide dans la nuit.
Mais c’est surtout la date de sa fête, le 13 décembre, qui donne au prénom Lucie une signification particulière. Dans l’ancien calendrier, ce jour correspondait presque au solstice d’hiver, c’est-à-dire au moment où les nuits sont les plus longues. Lucie devenait alors un symbole du retour de la lumière, annonçant que les jours allaient peu à peu s’allonger.
Cette symbolique est encore bien vivante aujourd’hui, notamment dans les pays du Nord de l’Europe, où la fête de la Sainte-Lucie est célébrée avec des processions de jeunes filles vêtues de blanc, portant des couronnes de lumière. Dans la nuit de l’hiver, Lucie incarne ainsi l’espoir, la clarté et la promesse du renouveau.
Ainsi, derrière ce prénom simple se cache une richesse remarquable : à la fois ancré dans l’histoire, nourri de légendes et porteur d’un message universel, Lucie reste, à travers les siècles, le symbole de la lumière qui revient.
Ma mère aimait me raconter ces légendes. Elle était fière de porter ce prénom.

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Grâce au lien vers la vidéo, vous serez transporté vers la splendeur de la Sainte Lucie et le renouveau de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
Si je suis comme je suis aujourd’hui, c’est sans doute la faute d’une personne… ma mère.
Je la revois, assise au bout de la table, dans la cuisine de la maison des Mousses.
Devant elle, la fenêtre, juste au-dessus de l’évier de pierre sans robinet, car (courante n’arrive pas jusque’à nous), éclaire la grande pièce. Ses pieds, comme toujours, reposent sur les barreaux de la chaise.
Le journal, commun à tout le quartier, est déployé devant elle.
Je suis là aussi, éveillée, attentive. Comme chaque jour, j’entendrai bientôt le chapitre d’une œuvre littéraire. Le rituel est immuable. Il commence toujours ainsi :« Sans famille… » la voix s’élève sur le premier mot, puis fléchit sur le second.
Et elle poursuit : « Hector Malot », avec les mêmes sonorités familières.
Le livre est long, la fin se fera attendre. Mais la magie de l’histoire nourrit déjà mon imaginaire.
C’est ainsi que naît le plaisir de lire.
Plus tard, lorsque les lettres éparpillées se changeront en mots compréhensibles, les collections reliées des « Veillées des chaumières » feront mes délices.
Assise sur le sol, je sens encore le poids du livre sur mes genoux et l’odeur du papier vieilli.
Ces trésors ont disparu de l’héritage familial, tout comme les livres de français de ma grand-mère maternelle.
Je me souviens pourtant d’un de ces livres merveilleux, où chaque page offrait un court texte, en prose ou en vers.
Celui-ci, surtout, est resté gravé en moi :
Qu’il est doux d’écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les arbres sont noirs, Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé. Quand seul, dans un ciel pâle, un peuplier s’élance, Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher L’immobile corbeau sur l’arbre se balance, Comme la girouette au bout du long clocher.
Bien plus tard, je lirai la suite du poème et découvrirai l’histoire que raconte Alfred de Vigny.

La fille aux pieds nus, Le colporteur… ces livres-là sont encore aujourd’hui dans ma bibliothèque.
Les livres de prix à couverture rouge, reçus par ma grand-mère Marie, ont aussi accompagné mon enfance.
Je ne saurais dire combien de fois je les ai lus et relus.
Leurs illustrations me fascinaient : des dessins faits de simples traits noirs, comme dans les gravures de Gustave Doré.
En furetant sur internet, j’ai trouvé un recueil annuel des « Veillées des chaumières ». La couverture est différente mais c’est une édition de 1927, probablement plus ancienne. Même papier jauni, même odeur, une madeleine de Proust pour moi.

Ma mère, Lucie, était la fille d’un contremaître de la filature des Mousses. Je n’ai connu aucun de mes grands-pères. Elle avait une sœur, Claire, qui est restée célibataire, Ci-dessous, à gauche.


Maman me racontera beaucoup de choses sur sa vie, sur les valeurs jugées essentielles par ses parents. Les vertus du travail, d’une journée remplie par des obligations. Le temps réservé à la rêverie n’existait tout simplement pas. La générosité existait puisque Marie-Louise, la presque-sœur, y avait trouvé la chaleur d’un foyer. La flânerie, les divagations de l’esprit, l’indolence ouvraient les portes de l’enfer et de ses multiples péchés capitaux. Ni plus, ni moins, la rigueur était au programme de chaque jour. Un peu comme la phrase de morale civique inscrite chaque matin sur le tableau noir des écoles, du temps des hussards de la République.

Dans les papiers de famille, un petit fascicule cartonné, blanc moucheté de noir, se distingue par son étiquette bien sage. On y lit les noms et prénoms de ma mère : son carnet de suivi du travail des enfants dans l’industrie, une appellation aussi anodine qu’éloquente.
Le numéro 1347 concerne donc Lucie Marie Joséphine Daval, née le 25 janvier 1912, propulsée dans la vie active le 27 juin 1927. Elle venait de quitter l’école, probablement la veille, nantie du C.E.P. obtenu le 17 juin. Il ne fallait pas perdre de temps en transitions inutiles.
Treize ans et cinq mois : un âge manifestement suffisant pour être jugée rentable.
Dans sa famille, la paresse n’était pas seulement mal vue ; elle relevait visiblement de la fiction.

Elle racontera aussi sa rencontre avec l’auteur de mes jours, ses joies et ses déceptions. Elle me confia notamment sa désillusion le jour de son mariage, en mai 1936 : les beaux cheveux noirs et bouclés de l’élu de son cœur avaient été disciplinés à grand renfort de gomina !
Le premier enfant, Jean, vint rapidement, suivi trois ans plus tard par le second, Alain.
Père et mère travaillaient : lui, au Val-d’Ajol, dans une entreprise de maçonnerie ; elle, à la filature des Mousses. Grâce à sa bonne éducation, elle y obtint un poste d’employée. Bien que sa scolarité se soit arrêtée à treize ans, elle possédait une écriture calligraphiée, sans la moindre faute d’orthographe, bien différente de la mienne au même âge.

Le diplôme du certificat de maman
La garde des enfants était assurée par le patronat patriarcal de l’époque : une crèche et des cours de puériculture pour les jeunes mères dont maman a fait bon usage.
Puis vint la guerre de 1939-1945 : la mobilisation, l’incertitude, l’attente. C’est en consultant les listes de réfugiés et de prisonniers que ma mère finit par retrouver la trace de mon père, interné dans un camp de réfugiés en Suisse.
Il n’avait jamais donné de nouvelles pour des raisons que j’ignore encore aujourd’hui.
Lorsque mon père choisit de revenir au foyer avant la démobilisation générale, mes parents se retrouvèrent à Villersexel.
J’appris cette histoire bien plus tard, presque par hasard.
Un jour de voyage organisé, le car longeait un vieil hôtel. Maman se pencha vers moi et, d’une voix douce, me glissa à l’oreille : « Tu es née là. »
Un cadeau inattendu, qui me laissa sans voix.
Qui a la chance incroyable de connaître l’instant et le lieu de sa conception ?
La complicité et l’atmosphère des premières années de mariage ne revinrent pas après une si longue séparation. Le temps avait fait son œuvre : chacun avait évolué, mûri différemment, et leurs chemins, sans se rompre, s’étaient doucement éloignés.
Maman n’était pas expansive. Elle gardait sa tendresse comme un secret bien à elle. Dure parfois, surtout avec mes frères aînés, exigeante dans les travaux de la maison comme dans les gestes du quotidien. C’était une rigueur qui venait de loin. Ma grand-mère maternelle l’était tout autant. Une jeune fille, disait-elle, ne devait jamais rester oisive : les mains toujours occupées à quelque ouvrage, le regard appliqué, le silence au travail.
De ces séjours chez ma grand-mère Marie, j’ai gardé des souvenirs précis : les cahiers où je traçais, inlassablement, des lignes de bâtons ; le livre de Zompette la grenouille verte, que je feuilletais avec émerveillement. Zompette : c’est ainsi qu’on me surnommait dans ma petite enfance. Le parfum des épluchures de pommes séchant sur des claies est niché dans la brume de mes souvenirs. Parce qu’on ne jetait rien dans ces temps anciens. L’hiver venu, une décoction aux pelures de pommes était un délice.
J’avais aussi mes petites tâches : plier les mouchoirs, coin sur coin, rouler les ceintures de tissu les jours de repassage. Ces gestes simples, répétés avec soin, avaient quelque chose d’apaisant. Dans cette atmosphère à la fois stricte et bienveillante, ma tante Claire, la sœur de maman, veillait à tout. C’était une maison sans cris, mais emplie de cette présence silencieuse des femmes d’autrefois, qui savaient tout faire, sans jamais se plaindre.
Maman ne montrait pas souvent ses émotions. Sa tendresse se dissimulait derrière les gestes du quotidien, les repas préparés sans un mot, les vêtements reprisés, les lits toujours faits avec soin. Elle ne disait jamais « je t’aime », mais elle faisait. À sa manière, elle réparait le monde autour d’elle, un ourlet après l’autre, un repas après l’autre.
Je crois qu’elle avait appris à se méfier des élans du cœur. La vie, la guerre, les années d’attente avaient durci sa carapace. Pourtant, sous cette rigueur, il y avait une grande pudeur, un sens profond du devoir, et une forme de fierté tranquille. Elle se voulait forte, inébranlable, pour ne jamais être un poids pour les siens, mais elle était aussi un brin égoïste. Sa vie de chatte, suivant son expression, délivrée de l’angoisse des grossesses non désirées. Je trouverai dans le grenier, soigneusement enveloppée, une longue canule… Je n’évoquerai pas ce sujet avec elle.
Ses lectures, son tricot, ses rêveries, elle avait tant donné !


Chaque nouvelle aurore lui appartenait. Il était dangereux de s’immiscer dans ce cercle protecteur, la chatte avait des griffes.
Avec le temps, j’ai compris qu’elle m’avait transmis bien plus que des savoir-faire. Par son silence, elle m’a appris à écouter. En nous laissant libres, elle nous a fait ce cadeau : « aide-toi, et le ciel t’aidera ». Très tôt, j’ai appris à ne rien demander, à ne pas attendre en retour de ce que je pouvais donner. Si quelque chose me revient, je le reçois comme un cadeau, un surplus inattendu.
J’ai aussi appris ce que je tiens pour un bien précieux : se suffire à soi-même, ne pas peser sur les autres, avancer sans bruit ni revendication. Ce n’est pas de la fierté, mais une forme de dignité simple, presque invisible, qui permet de rester debout, même quand le vent se lève.
Sans le savoir, elle m’a légué cette force tranquille qui m’accompagne encore aujourd’hui, celle des femmes qui ne se plaignent pas, mais qui avancent, droites, obstinées, dans la lumière tamisée de l ‘anonymat des jours ordinaires.
- Quatre années trépidantes
- Où ai-je trouvé cette force ?
- « Pourquoi fais-tu tout cela ? » demandait ma mère.
- La pluie a-t-elle le goût des larmes ?
- Qu’ai-je appris sur moi ? Et quel geste simple rend ma journée plus belle ?
Quel endroit m’a marqué et pourquoi ?
Que sont devenues les neiges d’antan ?
Qu’est-ce qui m’émerveille aujourd’hui ?
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