La fratrie, chez nous, c’est un peu comme une brocante de générations : des écarts d’âge à faire pâlir les manuels de puériculture, conséquence directe de la guerre 39-45. Le petit dernier, lui, arrivera cinq ans après moi, histoire de prolonger la saga familiale. Mais ne brûlons pas les étapes : sa légende viendra plus tard. Notre mère, quant à elle, troquera le tablier de travailleuse contre celui, non moins exigeant, de mère au foyer dès la naissance du quatrième, Lucien. Une promotion, dirait-on.
Les souvenirs avec Jean et Alain sont légion, évidemment, mais ceux de ma petite enfance s’accrochent à ma mémoire comme un vieux chewing-gum sous une semelle. Jean, neuf ans à ma naissance, se voit confier la mission héroïque de gérer une petite sœur têtue et braillarde (dixit l’intéressé). Une vocation précoce pour la patience, disons.
Le titre d’aîné, aussi glorieux qu’une médaille en plomb, deviendra vite un fardeau. Avec deux parents au travail, même la crèche de la filature ne suffisait pas à sauver Jean des corvées. « Jean, va chercher du bois ! Jean, va chercher de l’eau ! » Non, ce n’était pas Cosette, elle, au moins, avait une chanson.

Quelle sinécure pourtant que d’aller remplir un broc d’eau au « trou » ! Cent mètres plus loin, un escalier en pierres menait à une source où ma mère rinçait le linge. Aujourd’hui, le lavoir a disparu, preuve que la pierre, elle aussi, a fini par se lasser du rinçage.
Un jour, mon frère, excédé, décida de se cacher pour voir si quelqu’un remarquerait sa disparition. Verdict, après une panique générale et quelques embrassades : oui, il était aimé, mais non, ça ne dispensait pas de porter les fagots. Grande découverte philosophique de l’enfance.
La fratrie, paraît-il, devait rester unie : dans les jeux comme dans les corvées. C’était notre devise olympique. Et puisque nous parlons de sports, mes frères, nobles compétiteurs, étaient souvent chargés de me ramener de la garderie en poussette. Jean s’en souvient encore, les dents serrées. La moindre fleur m’hypnotisait. Main tendue, je réclamais : « Tleur ! Tleur ! » Et bien sûr, il fallait s’arrêter. L’histoire se terminait comme toujours par les pleurs de la plus petite.
Pour le chauffage de presque toute la maison, c’était une grande cuisinière blanche qui servait à tout. Il fallait l’allumer chaque matin avec des fagots faits par nous. Quatre branches plantées, un peu de ficelle, un billot, une serpe, et au boulot. Si vous imaginez des lunettes de protection et des gants, c’est que vous n’avez pas connu l’époque héroïque. Le serrage du fagot, avec son nœud coulissant et son morceau de bois pour le serrage final, relevait du grand art. Jean en avait ras la casquette des fagots bancals, on le comprend, c’est une spécialité qui use les nerfs plus que les muscles.
Les hivers, à cette époque bénie où le réchauffement climatique n’avait pas encore eu la mauvaise idée d’exister, étaient d’une rudesse exemplaire. La neige, elle, ne se contentait pas de faire joli sur les cartes postales : elle tombait dru, épaisse, et semblait décidée à ensevelir la moitié du hameau.
C’est dire si, tout à coup, la petite sœur devint un atout logistique de premier ordre, juste le bon poids pour la luge.🛷

Mes frères, génies de l’ingénierie des neiges, profitaient des dénivelés du terrain pour tracer des pistes de luge dignes des Alpes. Pas de dameuse, évidemment : l’époque n’en fournissait pas avec les poupées. Le rôle d’ouverture revenait donc à sœurette, autrement dit, moi. Posée sur la luge comme un cobaye consentant, je partais « tout schuss », criant au vent ma joie et mon inexpérience. Et, détail technique non négligeable : je ne savais pas m’arrêter. Résultat, un magnifique vol plané de deux mètres, direction le fameux « trou » déjà cité, ma spécialité, semble-t-il. Et si vous pensez que la luge c’est de la rigolade, regardez les J.O d’hiver 2026 de Cortina d’Ampezzo

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Silence général sur la colline : un ange passe. On retient son souffle. Rien. Et puis, soudain, un cri strident : la gamine braille. Ouf ! Elle n’est pas morte. L’équipe de secours, soulagée, se tord de rire. L’instinct fraternel dans toute sa splendeur.
Nos luges, construites plus près du sol qu’un paillasson, exigeaient de s’y coucher à plat ventre pour dévaler la pente. Moi, bien sûr, je ne pouvais pas me contenter d’observer : j’étais installée fièrement sur le dos des garçons. Luxe absolu. Je fermais les yeux, bercée par les mouvements de leurs épaules et de leurs muscles, mi-rassurée, mi-stupéfaite d’être encore entière à chaque arrivée. Pendant ce temps, le froid jouait sa partition. Les températures descendaient si bas qu’on aurait pu y congeler un roman russe. Tout près, la réserve d’eau alimentant la filature se transformait en patinoire grandeur nature. Et, dans la nuit qui tombait, j’entendais les grands plans stratégiques de Jean :
« Mettons que… » commençait-il toujours, avec le ton de l’explorateur prêt à tenter l’impossible.
Le « mettons que » ouvrait des perspectives souvent hasardeuses, mais oh combien passionnantes : un projet de fusée sur la glace, un poste à galène, ou une chasse à l’homme traqué, la construction d’une baraque en plein bois, bref, tout ce qu’il fallait pour transformer la vie en roman d’aventures… et si je voulais y participer, la consigne était stricte : silence et bouche cousue.
Arbre généalogique de ma famille.

Alerte généalogique ! Après avoir rempli ce bel arbre, j’ai découvert deux choses :
J’ai beaucoup d’ancêtres et pas assez de branches pour leur donner une place.
Ils ont tous eu la bonne idée de survivre assez longtemps pour que je sois là 😄
Dans le prochain article je vous raconte nos plus improbables et dangereuses aventures et une carte de la représentations de nos origines.
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